Eclairage de quelques mots clés fondamentaux

Homme noble, homme sage, grand homme, homme vulgaire – sous des vocables variables, les traductions du yi jing font référence à ces profils humains et aux postures qui en découlent. Le sens de ces notions est évident pour qui est familier de la philosophie chinoise, a quelques lettres taoïstes ou confucéennes. Je me rends compte toutefois que pour beaucoup d’utilisateurs occidentaux du yi jing ce sens ne saute pas toujours aux yeux.

Le texte qui suit est extrait de « Méthode pratique de divination chinoise par le Yi King », il est un peu long car j’ai du reprendre un paragraphe précédant les termes qui nous intéressent directement, pour rendre intelligible celui qui suit.  Les références complètes de l’ouvrage sont en fin d’article. Les italiques et guillemets sont ceux de l’original.


(…) toute manifestation quelle qu’elle soit, en « bien » comme en « mal », suit une voie qui lui est propre, qui correspond à la nature profonde des choses, qui est sa « voie rationnelle ». Il y a une voie rationnelle du bonheur et du malheur, des élévations et des chutes. Une  pierre qui tombe suit sa voie rationnelle qui est d’être attirée par la force de la pesanteur et de se briser au contact du sol ; 

le phénomène contraire serait impossible, étant contraire à « la voie rationnelle de la pierre qui tombe ». Tout être, toute chose a donc sa propre voie rationnelle ; tout homme a la sienne qui est le résultat normal de son comportement, de la conséquence de ses actes, de son tempérament et des circonstances qu’il a générées autour de lui ; c’est la ligne fatale de sa vie.

Le Yi King emploie souvent l’expression « l’homme doué » [R. Wilhelm : l’homme noble] qu’il oppose à « l’homme inférieur » [R. Wilhelm : l’homme vulgaire] et qu’il compare avec « l’homme sage ». L’homme doué correspond, dans la métaphysique taoïste, au concept de celui qui est éclairé, de celui qui a réalisé, même partiellement, les enseignements traditionnels : au-dessus de lui est l’homme sage qui est dans la plénitude de la réalisation et qui, placé hors du cycle du manifesté, « agit sans motif d’action », selon l’expression taoïste. Opposé à lui, est l’homme inférieur, celui qui ne sait pas, celui qui est sous l’empire des passions et du désir de vivre et d’être. L’homme inférieur est la foule ignorante, brutale et matérialiste, mue par les passions irréfléchies et les haines aveugles ; c’est aussi l’être rempli d’orgueil, d’avarice, de cupidité, de luxure, qui s’oppose à l’homme doué en qui il sent instinctivement un ennemi d’une autre « qualité » ; cette notion se retrouve, dans les doctrines gnostiques, dans l’opposition des « hyliques » et des « pneumatiques ». Mais il faut comprendre qu’il ne s’agit point de quelques classifications humaines artificielles ; c’est de la qualité profonde des êtres, de leur hiérarchie naturelle dans la manifestation reconnue par le concept hindou des castes, de leur « état » propre, qu’il s’agit. Or « l’homme doué » a sa « voie rationnelle » et « l’homme inférieur » a la sienne qui diffère profondément de la première(1). « L’homme inférieur » a tendance à monter dans la hiérarchie sociale par la force, par la ruse, par l’injustice et la violence : ceci est sa voie rationnelle et il ne faut pas plus s’en étonner que de se demander pourquoi le tigre dévore ses proies après les avoir attaquées et déchirées. Chaque être, chaque chose a sa vie rationnelle dans la manifestation et, du point de vue auquel se place « l’homme sage », tout est nécessaire, tout a une raison d’être profonde, car tout est équilibré.

(1) Voici la définition de ces deux voies telle que la donne le texte même des commentaires du Yi King : « L’homme doué attend le moment pour se mouvoir ; il se meut et ne s’attache pas… L’homme inférieur n’a pas de honte et manque d’humanité ; il ne craint rien et ne connaît pas le devoir ; il n’y voit pas un avantage et il n’exerce pas son effort ; il ne respecte aucune autorité s’il n’est pas réprimandé. »

in Méthode pratique de divination chinoise par le yi king, de Maître Yüan Kuang, éditions Trédaniel, 1977, p.41-43